Avertissement : les textes placés entre crochets et soulignés équivalent aux notes de bas de page dans la version papier.


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Au croisement de la tradition et de la science

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LA GENÈSE, UN RÉCIT MILLÉNAIRE

La plupart des sources qui composent la Torah (l’Ancien Testament des chrétiens) ont été rassemblées et unifiées (voire écrites pour certaines) par des scribes judéens entre le 7e et le 5e siècle avant J.‑C., aboutissant à sa version définitive au 4e siècle avant J.‑C. Ces sources provenaient des diverses cultures nées dans le berceau du blé. Les Hébreux firent de la pluralité de ces histoires, leur histoire.

Ainsi, la plupart des sumérologues reconnaissent aujourd’hui dans les onze premiers chapitres de la Genèse – de la création du monde jusqu’à l’édification de la tour de Babel – l’influence des récits sumériens, qui imprégnèrent la Mésopotamie pendant plus de trois millénaires [Ces onze premiers chapitres, prétendant parler des premiers âges de l’humanité, constituent ce que l’on pourrait appeler la Genèse mythique. Tandis que les chapitres suivants sont avant tout marqués par l’entrée en scène des trois grands Patriarches du judaïsme : Abraham, son fils Isaac, et le fils de ce dernier, Jacob.]. Ainsi :

  • Exactement comme le fait la Torah, les Sumériens content la création du monde en sept séquences, six créatrices plus une contemplative, le tout gravé sur sept tablettes.
  • Il est possible de déceler dans l’histoire du jardin d’Éden des traces de l’histoire sumérienne Enki et Ninhursag se déroulant sur l’île luxuriante de Dilmun, antérieure d’au moins 1500 ans à la rédaction de la Genèse.
  • Le récit biblique du Déluge et de l’arche de Noé est, quant à lui, calqué dans presque le moindre de ses détails sur deux épopées akkadiennes qui lui sont antérieures : celle d’Atrahasis et celle de Uta-Napishtim (estimées dater toutes deux du 18e siècle avant J.‑C). Ces dernières semblent elles-mêmes largement inspirées de l’histoire du roi sumérien Ziusudra (qui aurait régné sur la cité de Suruppak en 2800 avant J.‑C.).
  • Cette transition cultuelle des sources anciennes au judaïsme pourrait également expliquer les nombreuses traces de polythéisme que l’on trouve dans la Torah [Yahvé est présenté comme jaloux des autres dieux, et supérieur à eux. Le mot Elohim, employé pas moins de 2312 fois dans le texte originel hébraïque, est un pluriel signifiant « Les Dieux » ; il fut plus tard considéré comme un pluriel d’excellence et systématiquement traduit par le singulier « Dieu ». Le mot Adonaï (utilisé 434 fois) est lui aussi un mot pluriel qui fut traduit par « Dieu ». Dans la région, le strict monothéisme ne s’enracina que tardivement, semble-t-il sous l’influence des Lévites.].

Également partagée par les juifs et les chrétiens et, de façon plus synthétique, par les musulmans, la Genèse constitue sans nul doute le récit antique ayant marqué le plus grand nombre d’esprits sur Terre, tant par sa longévité que par le nombre de croyants s’y référant [Aujourd’hui, plus d’un humain sur deux se revendique de l’une de ces trois religions abrahamiques. Cf. Religion: Year In Review 2010, Worldwide Adherents of All Religions, in Encyclopædia Britannica, Britannica.com.]. Elle participe du socle mythique des civilisations du blé à l’origine de l’occidentalité, qui, au fil de la mondialisation, imposera ses fondamentaux au reste du globe. .

LE TEXTE DU JARDIN D’ÉDEN

Relisons le deuxième et le troisième chapitres de la Genèse consacrés au jardin d’Éden [De Gn 2:7 à Gn 3:24. Je propose ici une retranscription personnelle — produite à partir de plusieurs traductions — alliant fidélité aux terminologies d’origine et souplesse stylistique.] :

L’Éternel Dieu façonna l’homme avec l’argile, insuffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. L’Éternel Dieu planta un jardin en Éden, au Levant, et y mit l’homme qu’il avait façonné. Il fit pousser du sol des arbres de toutes espèces, agréables à voir et bons à manger. Parmi eux l’Arbre de Vie s’élevait au milieu du jardin aux côtés de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Un fleuve sortait de l’Éden pour arroser le jardin et, de là, se divisait en quatre autres. Le premier fleuve est Pishon : il entoure le pays de Havila, où se trouvent l’or pur, le bdellium et la pierre d’onyx. Le second, nommé Gihon, entoure le pays de Kush. Le troisième, Hiddékel, s’écoule à l’Orient de l’Assyrie. Le quatrième est l’Euphrate.

L’Éternel Dieu laissa l’homme libre dans le jardin d’Éden pour qu’il l’entretienne et le garde. Voici le commandement qu’il lui donna : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais tu ne mangeras pas de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement.” L’Éternel Dieu dit : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide semblable à lui.” C’est alors qu’il forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel. Il les fit venir devant l’homme afin qu’ils reçoivent de lui leur nom. Et l’homme nomma tous les animaux qui paissent, tous les oiseaux du ciel et tous les animaux des champs ; mais l’homme ne trouva point d’aide qui lui fût assortie.

Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit. Il prit l’une de ses côtes et forma un tissu de chair à la place. Puis de la côte qu’il avait prise, l’Éternel Dieu forma une femme et l’amena vers l’homme. L’homme dit alors : “Celle-ci, pour le coup, est os de mes os et chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée femme (Ysha), parce qu’elle fut tirée de l’homme (Ysh).” C’est pourquoi tout un chacun quitte son père et sa mère et s’unit à son conjoint pour, qu’ensemble, ils ne deviennent qu’une seule chair.

L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et n’en éprouvaient aucune honte.

Le Serpent (Nahash) était le plus rusé de tous les animaux des champs que l’Éternel Dieu avait faits. Il interrogea ainsi la femme :

— Dieu a-t-il vraiment dit : “Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?”

— Nous mangeons des fruits du jardin, lui répondit la femme. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a dit de ne point en manger et de ne point y toucher, de peur que nous mourrions.

— Vous ne mourrez point. Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.

La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour l’intelligence. Elle cueillit de son fruit et en mangea. Elle en donna aussi à son compagnon, qui était auprès d’elle, et il en mangea. Leurs yeux s’ouvrirent. Prenant alors conscience de leur nudité, ils cousirent des feuilles de figuier pour s’en faire des pagnes.

Alors ils entendirent le bruissement de l’Éternel Dieu qui parcourait le jardin vers le soir, et l’homme et sa femme se cachèrent loin de lui, au milieu des arbres du jardin.

L’Éternel Dieu appela l’homme :

— Où es-tu ?

— J’ai entendu ta voix dans le jardin, lui répondit l’homme, j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché.

—- Qui t’a appris que tu étais nu ? As-tu mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?

— La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.

— Pourquoi as-tu fait cela ? demanda l’Éternel Dieu à la femme.

— C’est Nahash, le Serpent, qui m’a séduite, et j’ai mangé.

L’Éternel Dieu dit à Nahash : “Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre toutes les créatures terrestres, tu avanceras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai de l’inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : elle t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.”

Il dit ensuite à la femme : “Je rendrai tes grossesses extrêmement pénibles et tu enfanteras avec douleur. Tes désirs se porteront vers ton mari, et lui te dominera.”

Il dit à l’homme : “Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Il te produira des buissons et des épines et tu mangeras l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été pris ; car tu es poussière et poussière tu redeviendras.”

Adam donna à sa compagne le nom d’Ève, parce qu’elle fut la mère de tous les vivants.

L’Éternel Dieu revêtit Adam et Ève de vêtements de peau. Et il dit : “Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’Arbre de Vie, d’en manger et de vivre éternellement”. Et l’Éternel Dieu le laissa quitter le jardin d’Éden, pour qu’il cultive la terre d’où il avait été tiré. Ayant banni l’homme, il plaça devant le jardin d’Éden les chérubins et le glaive, flamboyant et tournoyant, pour garder le chemin de l’Arbre de Vie.

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DEUX PASSAGES, DEUX LECTURES

Le passage de l’enfance à l’âge adulte

Le passage entre l’enfance et l’âge adulte, entre l’innocence originelle et le fruit de la connaissance, occupe une place centrale dans le mythe du jardin d’Éden.

Observons :

Ève n’assista pas à la conception d’Adam, puisqu’il était son aîné. Toutefois, Adam non plus n’assista pas à la conception d’Ève, puisque celle-ci se produisit durant son sommeil. À son réveil, elle lui fut présentée : elle était là, nue comme lui et semblable à lui. Pour eux, comme pour tous les enfants, la procréation demeurait, au début de leur vie, un vague mystère.

Adam et sa compagne vivaient tous deux au sein d’un verger abondant et généreux. Ils se nourrissaient de fruits et n’avaient nul besoin de tuer les animaux avec lesquels ils cohabitaient pacifiquement.

La seule contribution qui était demandée à Adam, était « d’entretenir et de garder » le verger, avec l’« aide » d’Ève, ce qui était, avec la surveillance des troupeaux, une tâche fréquemment confiée aux enfants. (Si le jardin était un paradis parfait, pourquoi ont-ils eu besoin de l’entretenir ? S’ils étaient seuls au monde, pourquoi ont-ils eu besoin de le garder ?)

Ils étaient nus et cela ne leur procurait aucune honte, puisque l’on ne naît pas pudique, on le devient.

Plus tard, le Serpent — symbole phallique par excellence dans nombre de traditions [Exemple : En Inde, la croyance attribue à nâga (le « serpent » en Sanskrit) le rôle de fertiliser le sol et de féconder les femmes.] — fait naître chez la femme le désir. Sous la canopée des grands arbres, dans la fraîcheur de l’herbe, Ève entraîne son compagnon de jeu et, ensemble, ils succombent à la tentation de leurs corps.

Aussitôt après avoir goûté au fruit défendu et s’être accouplés, celui et celle qui forment le « couple originel » prennent conscience de leur nudité/sexualité et s’empressent de se confectionner des pagnes avec ce que l’environnement leur procure de plus immédiat et pratique (les feuilles d’un figuier). Par ce geste ils cachent l’objet de leur « faute », qui leur fait honte. À ce premier habit végétal, simple et léger, suivra un habit animal, remis par Dieu-Le-Père à la sortie de l’Éden, plus élaboré, couvrant et lourd. Généralement, le travail du cuir appelle en amont un rapport violent en vers la faune (chasse ou élevage), contraire à la cohabitation pacifique antérieurement dépeinte.

Ils avaient été prévenus : « le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux » (Gn 3, 5). Désormais les enfants qu’étaient Adam et Ève connurent ce que seuls les adultes connaissaient : la pratique sexuelle. Et leur Créateur constatera : « voici que l’homme est devenu comme l’un de nous » (Gn 3, 22).

Face à cette désobéissance, Dieu-Le-Père-Tout-Puissant entre dans une grande colère et chasse ses enfants. Cette colère exprime la peine d’un déchirement redouté, et pourtant inévitable et irréversible : les enfants doivent maintenant partir, quitter le confortable domaine paternel où tout était généreusement mis à leur disposition sans qu’ils n’aient besoin de « travailler », et se mettre en quête de terres nouvelles où ils devront, dans l’effort et la souffrance, subvenir eux-mêmes à leurs besoins et fonder une famille, accomplissant ainsi ce qui était annoncé au début du récit (« chacun quitte ses parents et s’unit à son conjoint pour, qu’ensemble, ils ne deviennent qu’une seule chair »).

Adam renomme alors sa compagne de jeu devenue femme et lui donne le nom d’Ève, signifiant « Mère » (de tous les vivants). Dans cette continuité, les deux premiers versets contant leur nouvelle vie hors de l’Éden évoquent la procréation et l’enfantement : « Adam connut Ève, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn et elle dit : “J’ai formé un homme avec l’aide de l’Éternel”. Elle enfanta encore son frère Abel. » (Gn 4, 1-2).

Après être devenus adultes en découvrant la sexualité (créatrice de vie), les enfants de l’Éden prennent conscience de la mort. Issus de la matière, ils redeviendront poussière. La séduisante possibilité de la vie éternelle, restant enracinée dans le seul monde de leur enfance, leur est désormais inaccessible.

Le passage du paléolithique au néolithique

Le récit de l’Éden révèle un second niveau de lecture, accessible à qui connaît la géographie et l’histoire de l’espèce humaine, mais aussi le fonctionnement du corps humain.

Commençons par la spatialité. Les repères que nous donne le texte à ce sujet sont particulièrement explicites. Pishon pourrait être l’oued de Batin, un lit de fleuve désormais tari, plaçant Havila au sud-ouest de la Mésopotamie. Gihon serait le fleuve Karun, faisant de Kush le sud-est de la Mésopotamie. Enfin, Hiddékel est le nom hébreu du Tigre et l’Euphrate a conservé son nom jusqu’à nos jours [Explications proposées par Colin Tudge in Néandertaliens, bandits et fermiers, les origines de l’agriculture, Cassini, 2002, p. 48.]. Ces repères placent l’Éden au cœur du Croissant fertile, épicentre du tout premier foyer domesticateur au monde et berceau des civilisations du blé.

En ce qui concerne la temporalité, c’est par l’intermédiaire des « châtiments » que le texte est le plus éloquent. Ici, le châtiment nous invite à comprendre que les choses ne se passaient pas ainsi au début, impliquant donc un avant et un après. Et le point qui précipite le basculement d’un état à l’autre est la transgression d’un interdit.

Observons :

« Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Il te produira des buissons et des épines et tu mangeras l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain. »

Si la thématique de la nourriture est omniprésente dans le récit de l’Éden, c’est à la fin de celui-ci qu’elle prend une tournure des plus tragiques : pour avoir mangé ce qui était interdit, l’homme devra dorénavant se nourrir jusqu’à la fin de ses jours de ce dont il ne mangeait pas auparavant. Et, là où la nature sauvage le nourrissait spontanément, il devra redoubler d’efforts et lutter contre elle pour survivre.

Par ce passage de la cueillette (prélever) à l’agriculture (produire), c’est le basculement du paléolithique au néolithique que nous conte la Genèse. Plusieurs indices nous confirment cette lecture historique :

Le terme « herbe des champs » fait ici clairement référence aux céréales, piliers de l’agriculture depuis ses origines. Ce qui est confirmé par l’évocation du « pain » à la phrase suivante.

L’évocation du figuier est aussi révélatrice. En effet, de récentes recherches effectuées dans la vallée du Jourdain, révélent que le figuier pourrait être le premier arbre à avoir été domestiqué en Mésopotamie, entre 9 400 et 9 200 ans avant J.‑C., avant même les céréales et les légumes [Mordechai E. Kislev, Anat Hartmann, Ofer Bar-Yosef, “Early Domesticated Fig in the Jordan Valley”, Science Magazine, 2 juin 2006, vol. 312 no. 5778, pp. 1372-1374. Le figuier est particulièrement simple à domestiquer puisqu’il suffit de replanter l’un de ses rejets là où l’on souhaite voir un nouvel arbre donner du fruit (principe de la bouture).]. Comme pour souligner sa primauté, c’est le premier arbre de la Bible (Gn 3, 7), et le seul de l’Éden, à être explicitement nommé par son espèce ; et il est intéressant de noter qu’il s’agit aussi du dernier arbre à être désigné par son espèce dans la Bible (Apocalypse 6, 13).

« Les buissons et les épines » sont régulés dans les écosystèmes forestiers demeurés sauvages, mais prolifèrent sur les parcelles fraîchement défrichées. Ce détail botanique dans le texte confirme la présence effective de pratiques agricoles. L’homme s’engage alors dans une lutte musculaire contre ce sol qui lui semble désormais « maudit » pour lui arracher « à force de peine » et de « sueur » sa subsistance.

Le souvenir d’une humanité nomade et cueilleuse, évoluant dans une biocénose aux fruitiers sauvages et généreux, est encore présent. Même si la souffrance des premiers agriculteurs peut les pousser à surestimer la douceur du passé, le contraste n’en demeure pas moins éloquent. Seule la colère divine peut, à leurs yeux, justifier une si rapide et si douloureuse métamorphose. Le récit religieux endosse ici une double fonction :

  • Exposer la cause – la « faute originelle » – de telles malédictions : avoir goûté aux fruits de l’Arbre de la Connaissance, soit, chercher à dominer l’existant et à concurrencer Dieu.
  • Mais aussi rassurer : après cette vie harassante viendra, enfin, le temps du grand repos, le temps du retour vers le Jardin interdit et son Arbre de Vie (éternelle). Les gens du néolithique puiseront dans cette foi le courage nécessaire pour accepter la vie telle qu’elle est devenue et tenter de l’aménager plutôt que de l’abandonner.

Caïn et Abel, les deux premiers enfants d’Adam et Ève, pratiquent respectivement l’agriculture et l’élevage, soit les deux activités clefs qui engagèrent l’humanité dans le néolithique. Dans le respect de la chronologie observée par les archéologues, c’est l’agriculture (Caïn) qui apparut la première, suivie tout de suite après par l’élevage (Abel) – deux frères, presque jumeaux. Quant au conflit fratricide dont ils deviennent rapidement les protagonistes, il est significatif des rivalités millénaires qui opposent agriculteurs et éleveurs, principalement en raison de la distribution des terres ; celui-ci se soldant souvent à l’avantage des agriculteurs-sédentaires comme ce sera ici le cas avec le meurtre d’Abel par Caïn.

Adam, Ève et leurs nombreux enfants, tels que présentés dans la Genèse, constituent l’archétype de la famille nucléaire. En considérant qu’ils se situent parmi les premiers humains à avoir expérimenté ce mode de cohésion familiale, il n’est pas abusif de les voir comme un couple originel, puisque la notion de couple vient tout juste d’apparaître.

Ces premiers personnages bibliques ne sont cependant pas des personnes distinctes pratiquant l’inceste pour se multiplier. Chacun d’eux représente de par sa fonction, ses actes et la durée extraordinaire de sa vie, une étape franchie par l’humanité [Selon le texte, ces individus-étapes sont notamment : Yabal (résurgence d’un mode de vie pastoral), Yubal (invention des instruments à cordes et à vent), Tubal-Caïn (découverte de la maîtrise du cuivre et du fer, naissance des forgerons), Énosh (mise en place de religions institutionnalisées).]. Ce séquençage des grandes étapes du néolithique facilita la transmission, de génération en génération, de l’histoire des changements qui métamorphosèrent la région et la vie de ses habitants. Les « créationnistes » juifs, musulmans et chrétiens (évangélistes, mormons, témoins de Jéhovah) affirment, suite à une lecture littérale de la Bible et notamment à la stricte addition des âges des personnages qui la composent, que le monde fut créé par Dieu il y a un peu moins de 6000 ans [Selon ce calcul et la tradition juive, Dieu aurait donné naissance à Adam très exactement le 7 octobre 3761 avant J.‑C. Les juifs prennent cette date pour point de départ de leur calendrier actuel.]. Rien de moins logique puisque cette date concorde avec l’apogée de la néolithisation du Proche-Orient ! Mais affirmer doctrinalement que l’histoire de notre planète commence à cette date est une falsification historique gravissime occultant plusieurs milliards d’années d’évolution et la profondeur initiatique de ces textes. En plus de maintenir les couches populaires dans l’ignorance, ce mensonge appuie le dogme de la suprématie du peuple hébreu en lui attribuant la paternité de l’humanité toute entière.

Notons enfin que le livre de la Genèse débute par un casse-tête pour tous les exégètes : en effet, les humains y sont créés deux fois. D’abord au premier chapitre où Dieu parachève son œuvre, le sixième jour, en créant simultanément l’homme et la femme (Gn 1:26-27). Puis, comme nous l’avons déjà vu, Il les façonne de nouveau, l’un après l’autre, au chapitre suivant. Notre dernière clé permet de décoder ce mystère : la première création se réfère à celle de notre espèce, la seconde à celle de l’humanité néolithique. Et pour cause, les bouleversements qu’engendrèrent alors la céréalisation de notre régime alimentaire furent tels que nous pouvons les percevoir comme constitutifs d’une deuxième naissance.

« Je rendrai tes grossesses extrêmement pénibles et tu enfanteras avec douleur. »

Il est communément admis qu’accoucher est une épreuve douloureuse, elle-même entourée en aval (grossesse) et en amont (période post-partum) de complications plus ou moins importantes [Selon les recherches et les critères retenus, entre 46 % et 90 % des femmes connaîtraient des douleurs lombaires lors de leur grossesse. Cf. A. Kelly-Jones & G. McDonald, “Assessing musculoskeletal back pain during pregnancy”, Prim Care update Ob/Gyn, 1997, volume 4, n° 5. Et il est estimé qu’environ 45 % des femmes enceintes et 25 % des femmes en période post-partum souffrent de douleurs de la ceinture pelvienne. Cf. W. H. Wu, O. G. Meijer , K. Uegaki, J. M. A. Mens, J. H. van Dieën, P. I. J. M. Wuisman, H. C. Östgaard, “Pregnancy-related pelvic girdle pain (PPP), I: Terminology, clinical presentation, and prevalence”, European Spine Journal, novembre 2004, volume 13, n° 7.]. Cependant, la Genèse mentionne que les douleurs à l’enfantement n’apparaissent qu’après la chute. Dès lors, comment comprendre ce fâcheux changement ?

Nos connaissances empiriques les plus récentes tendent à montrer que ce « châtiment » n’est pas si énigmatique qu’il en a l’air. En effet, loin d’être des fatalités, les douleurs accompagnant l’enfantement seraient davantage les symptômes de cofacteurs maîtrisables.

Ainsi, les femmes privilégiant une alimentation végétale et vivante, mais aussi le ressenti intérieur, constatent souvent des répercussions significatives :

Leurs accouchements apparaissent rapides et peu douloureux. Et pour cause, l’alimentation crue jouerait un grand rôle sur l’élasticité des tissus, permettant au périnée de retrouver rapidement et spontanément sa position initiale, là où il faut parfois passer par une rééducation clinique pour les omnivores. L’articulation qui unit les os iliaques (la symphyse pubienne) a tendance à se rigidifier avec l’âge et le mode de vie sédentaire, pouvant entraîner des complications lors de l’accouchement. Cela a évidemment un effet direct sur les douleurs ressenties.

Il n’est pas rare que les jeunes mères s’alimentant de la sorte retrouvent leur poids et leurs formes initiales quelques jours à peine après avoir donné naissance.

Si l’alimentation a une réelle influence physique sur la douleur, le conditionnement psychologique qui la précède y est également pour beaucoup : entourage, religions, corps médical, médias… presque tous présentent la douleur comme inhérente à l’enfantement. Pourtant, loin de cette fatalité, les expériences nous enseignent que cette étape peut, bien au contraire, être synonyme de plaisir. Ainsi accoucher dans un environnement familier, dans la position de son choix, dans l’eau et avec un faible éclairage, concourt significativement au confort de la mère (et de l’enfant). Plus encore, l’apprentissage de certaines postures pourrait même lui permettre d’éprouver un profond orgasme lors de l’enfantement [Cf. Elizabeth Davis & Debra Pascali-Bonaro, La Naissance orgasmique, Guide pour vivre une naissance sûre, satisfaisante et agréable, Éditions du Hêtre, 2010.].

« Tes désirs se porteront vers ton mari, et lui te dominera. »

À travers le souci des auteurs :

  • De faire précéder la création de l’homme par rapport à celle de la femme, et de tirer celle-ci d’Adam en vue de lui tenir compagnie et de l’aider ;
  • D’imputer prioritairement la responsabilité de notre chute à cette dernière ;
  • De faire dominer l’homme sur sa compagne (il la nomme et la renomme) ;

Les auteurs du mythe du jardin d’Éden ont le mérite de nous informer de l’inégale considération qui existait entre les sexes à leur époque.

Aussi Adam ne reçoit qu’un seul châtiment, alors qu’Ève en reçoit deux, et le dernier entérine cette sentence : « [ton mari] dominera sur toi ».

Le patriarcat est un fait auquel le texte reste fidèle de part en part. Et cette vision s’enracinera profondément dans le sillage de la Genèse comme le résume cette phrase du Siracide [Ce livre écrit en 200 avant J.‑C. par Ben Sira est considéré comme saint par les catholiques, les orthodoxes et les juifs alexandrins. Plus connu sous le nom d’Ecclésiastique, il est le dernier des sept livres sapientiaux de l’Ancien Testament.] : « C’est par la femme que le péché a commencé et c’est à cause d’elle que tous nous mourons » (Si 25, 24). L’apôtre Paul, souvent présenté comme le père fondateur du christianisme, réexploitera cet argumentaire dans sa première Épître qu’il envoya à son disciple Timothée, déclarant : « Que la femme écoute l’instruction en silence, avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme ; mais elle doit demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite ; et ce n’est pas Adam qui a été séduit, c’est la femme qui, séduite, s’est rendue coupable de transgression. » (1 Ti 2:11-14). Saint Augustin confirmera : « Adam aurait pu rester ferme entre ces délices du paradis, si Ève n’avait pas été au même endroit avec des pièges diaboliques » [Saint Augustin, “Sermon CXLVII”, in Quadragesima VIII (Migne, P.L., XXXIX, 2031).].

Là encore, le récit de la Genèse, de par sa dimension patriarcale caractéristique du néolithique, ne saurait nous tromper sur la temporalité dans laquelle il s’inscrit.

Introduction de la morale

La « Connaissance du Bien et du Mal » peut aussi symboliser l’introduction du savoir, de la morale, du dualisme qui, sous leurs allures de bon sens, sont bien souvent sources de divisions et de souffrances. (Pour transcender cette potentielle conflictualité, les sagesses orientales invitent à ne pas distinguer, et à s’ouvrir à l’unité du monde.)

Au néolithique, ce découpage Bien/Mal va progressivement s’instituer en lois écrites, supérieures, divines, pour organiser efficacement des ensembles humains toujours plus denses.

Un châtiment énigmatique infligé au serpent

Il est intéressant d’observer que, selon la tradition juive, le Serpent, pour avoir tenté Ève, se voit condamné par Dieu à « avancer sur son ventre ». Cette sentence présuppose qu’il ne rampait pas auparavant ; il devait donc avoir des pattes, des ailes ou encore des attributs aquatiques pour se déplacer [La biologie évolutionniste a constaté qu’autrefois les serpents avaient des pattes. Cf. Jared Diamond, Pourquoi l’amour est un plaisir ?, Gallimard, 2010, p. 132. Aussi arrive-t-il que des caractères génétiques ancestraux se réactivent chez certains serpents et qu’ils naissent avec des pattes.]. Or, un reptile portant l’ensemble de ces caractéristiques aurait eu l’apparence d’un dragon. Le dragon, créature mythique par excellence, a la singularité d’être une figure commune à une multitude de cultures éparpillées aux quatre coins du monde (le serpent à plumes présent chez les Olmèques, les Mayas, les Mixtèques et les Aztèques, le terrible dragon de l’Apocalypse de Jean et ses avatars qui hantaient l’Occident médiéval, les bénéfiques dragons aériens que l’on retrouve dans l’ensemble de l’Asie, etc.).

Cette mystérieuse créature, manifestement absente de notre monde actuel, peut renvoyer aux dinosaures ayant régné en maîtres sur Terre, bien avant nous. .

CONCLUSION

Le mythe de l’Éden brode, par un subtil enchevêtrement du personnel et du collectif, une phylogenèse raffinée faisant à la fois office d’initiation pour les plus jeunes et de guide historique pour la communauté.

Il est probable que ce récit fut raconté aux enfants pour les préparer à franchir les étapes qui les séparaient du monde adulte. À travers l’histoire d’Adam et Ève, ils se familiarisaient avec les aspects clefs qui allaient constituer leur quotidien : spiritualité, désir, sexualité, douleurs féminines, famille patriarcale, travail des champs.

Par ailleurs, en remémorant le passage d’une humanité vivant sereinement des fruits de sa cueillette à une humanité sédentaire consommant des céréales produites à grande-peine, le récit rappelle à ceux qui le comprennent leurs origines perdues. Dans cette continuité, les chapitres qui suivent relatent les efforts acharnés des humains pour regagner le jardin d’antan. Ces pages d’obstination, nous les écrivons encore aujourd’hui : chacun y allant de sa théorie politique ou de son innovation technique, pour améliorer notre sort. Cependant, le recul nous montre que nul ajout, aussi séduisant soit-il, ne saurait être à la hauteur. Depuis que certains humains, enorgueillis par quelques bouchées de connaissances, prétendirent pouvoir optimiser l’Éden, cette oasis sphérique qui nous accueille dans le cosmos n’a cessé de se dégrader. Inversement, c’est en déblayant nos existences des prétendus remèdes que nous n’avons cessé d’accumuler que nous pourrons la voir refleurir.

Si la profondeur de ce mythe et les multiples messages qu’il recèle semblent, aujourd’hui encore, si mal compris, c’est peut-être parce que ses exégèses demeurèrent jusqu’à il y a peu le monopole de religieux qui, de par leurs modes de vie, se trouvaient être les plus éloignés de ces sujets. Leur priorité à vouloir faire concorder la moindre virgule de ce texte avec un cadre strictement divin, chaste et prophétique, les empêcha certainement de l’aborder avec la simplicité d’un enfant mésopotamien s’apprêtant à incarner pleinement son statut d’adulte dans une jeune civilisation encore lucide à l’égard des mutations du néolithique. Aujourd’hui, les croyants considérant comme sacrés les écrits de la Genèse, devraient leur porter un regard renouvelé propice à la guérison du présent.

Fabrice Gagnant

Ce texte a été rédigé pour l’opus Anthropologie systémique.

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