Éléments de réflexion pour sortir par le haut de la crise écologique

Décembre 2018, pour Mission 2020
Par Fabrice Gagnant, chercheur et conseiller en systémie

Il ne me semble pas nécessaire d’introduire cet article par un énième inventaire des symptômes de l’Anthropocène. J’imagine que mes lecteurs ont une conscience plus ou moins aiguë des activités écocidaires de notre civilisation planétaire. Notons que si cette prise de conscience collective est toute jeune, le phénomène d’écocide remonte quant à lui au moins à la néolithisation des continents, voire à l’apparition des chasses de masse qui commencèrent à sabrer dans la mégafaune il y a plusieurs dizaines de milliers d’années. Depuis, nombre de civilisations furent emportées par leurs déséquilibres écologiques jusqu’au-boutistes (Sumériens, Mayas, Anasazis, Khmers d’Angkor, Rapanuis…) [Des auteurs tels que Jared Diamond et Franz Broswimmer ont documenté ces événements dans leurs livres respectifs : Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Gallimard, 2006) et Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces (Agone, 2010).]. Et pourtant, elles mangeaient toutes « bio », utilisaient des énergies « propres », leurs déchets étaient tous « recyclables », leurs démographies étaient insignifiantes en comparaison de nos 8 milliards d’humains et leur contexte climatique était bien plus stable que le nôtre. C’est dire s’il nous faudra un changement de paradigme autrement plus vertigineux qu’un simple verdissage de nos habitus si nous ne souhaitons pas connaître leur sort avant la fin du siècle. Pour l’envisager, il convient de mener une investigation de fond sur les dynamiques sociétales qui nous poussent à l’autodestruction, puis d’opérer les changements nécessaires pour préserver les équilibres vitaux. Je vous propose ici trois grandes pistes allant dans ce sens.

Proposition 1 – Percevoir l’unité

Sortir des centrisme

L’exploitation inconsidérée de la nature fut légitimée par l’idéologie plurimillénaire de l’anthropocentrisme qui place l’Homme au sommet d’une prétendue hiérarchie terrestre. Il est urgent d’abandonner les croyances centriques au profit d’une compréhension globale des systèmes et de leurs interdépendances. Même le biocentrisme plébiscité par certains penseurs tels que Jeremy Rifkin, en marginalisant les objets inertes (mais indispensables dans le tout), continuerait d’être déséquilibré. Sortir des centrismes veut aussi dire abandonner la hiérarchisation ; non pas en faveur de l’égalité (concept purement juridique, philosophique et mathématique ; rien n’est identique dans la pratique), mais de l’équivalence.

De la privation aux bienfaits

Consommer moins d’écrans, de laitages, de véhicules motorisés… à la fois améliore notre santé physique et psychique, et réduit notre pression sur les écosystèmes. Faisant partie de la nature, ce qui est bon pour elle, l’est aussi pour nous. Une fois ce seuil de conscience franchi, la sobriété écologique n’est plus perçue comme une privation, mais comme un bienfait.

Le tout n’est rien sans les parties

On entend souvent que la pollution des ménages est minime comparée à celles des grandes entreprises, comme si ces deux groupes étaient exogènes l’un à l’autre. Il me semble donc important de rappeler que sans producteurs ni consommateurs (intégralement issus des ménages), les grandes entreprises (et leurs dégâts) ne seraient rien. Il ne faut donc pas négliger les changements individuels et l’ampleur de leurs impacts directs et indirects.

Proposition 2 – Évaluer l’efficience de nos techniques

L’idée de progrès technique suscite souvent des engouements émotionnels séparés de la raison. Ainsi, de très nombreuses offres techniques présentées comme « ecofriendly », s’avèrent avoir une empreinte écologique fortement déficitaire lorsqu’on déduit de leurs gains l’ensemble de leurs coûts (de l’extraction de leurs matières premières à leurs déchets). Qui plus est, la production de techniques complexes requiert un agencement sociétal très coercitif, afin de s’assurer que chaque acteur remplisse bien son rôle tout au long de la chaîne. Nous devons donc sans cesse questionner les coûts réels (« externalités »), tant sur la nature que sur nos libertés, des produits et services auxquels nous recourons.
Si les dépenses exigées pour préserver un type de société entraînent, in fine, la destruction de ses bases vitales, alors il est judicieux de revoir le type de société lui-même.

Proposition 3 – Instaurer constitutionnellement un Conseil environnemental supra-gouvernemental

L’impératif d’accéder aux médias privés pour exister politiquement et le carriérisme basé sur l’art de la réélection minent l’émergence de sages décisions qui risqueraient de contrarier les actionnaires derrière les consortiums médiatiques et la majorité votante. Ainsi, par exemple, la France possède largement les connaissances et les moyens pour réduire drastiquement son empreinte écologique. L’association négaWatt publie depuis 2003 un scénario prospectif constamment réactualisé qui permettrait à la France de sortir complètement du nucléaire et des énergies fossiles d’ici 2050, au profit des énergies renouvelables. Les grandes villes françaises ont depuis longtemps effectué des études détaillant comment rendre leurs transports en commun gratuits, composter les déchets organiques de leurs habitants, ou réutiliser l’eau de pluie pour laver leurs rues et arroser leurs plantes. Mais, en raison de stratégies électoralistes et d’intérêts financiers, les élus feignent de les ignorer [Dans son livre, Surtout ne rien décider, Manuel de survie en milieu politique, (Robert Laffont, 2014), Pierre Conesa, énarque et ancien haut fonctionnaire brosse en détail cette inertie structurelle qui se drape du marketing du changement.].

Pour surmonter cette impasse, je propose depuis 2005 d’instaurer constitutionnellement un Conseil environnemental supra-gouvernemental. Ce Conseil, composé d’une centaine de citoyens tirés au sort et aux mandats courts (pour limiter l’émergence de corruptions et de jeux de pouvoir), aurait pour seule fonction de filtrer chaque nouvelle loi s’apprêtant à entrer en vigueur pour savoir si elle aggrave la situation écologique ou non. Si la réponse du Conseil est affirmative, la loi est retoquée. Le Conseil peut, s’il le souhaite, formuler quelques recommandations pour que les législateurs révisent leur texte afin qu’il puisse être adopté. En revanche, en aucun cas, un Conseil ne peut proposer de lois.
Bien sûr, quelques lois nocives passeront probablement entre les mailles, mais un tel Conseil est un garde-fou suffisamment puissant pour empêcher un bon nombre de catastrophes et inciter les législateurs à la vertu et au service du bien commun. Tant que les États seront dépourvus d’un outil semblable, leurs législateurs continueront d’être juges et parties, et les cas où le juge osera censurer la partie pour abus écologiques resteront hasardeux.
La perspective de se voir censurés par un Conseil supra-gouvernemental peut sembler effrayante pour ceux qui se partagent le pouvoir. Et pourtant, elle peut servir d’alibi à une réorientation vers le qualitatif et leur assurer une certaine protection. Elle créerait une émulation bénéfique pour la prise en compte des équilibres environnementaux au sein de l’ensemble des sujets (puisque, après tout, sans écologie viable, ils ne pourraient exister). La présence d’un tel Conseil témoignerait que la société a atteint un degré de maturité suffisant pour comprendre que sa pérennité passe par l’acception d’auto-limitations.

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