Précisions sur les techniques simples/autonomes et complexes/systémiques

Pour ne pas se laisser assujettir par la modernité, il est important de développer un regard critique sur les processus qui la façonnent. Pour ce faire, il est judicieux de se pencher davantage sur la production que sur l’utilisation et de repérer les différents types de techniques en présence.

Depuis leurs débuts, les humains se sont dotés de savoirs, de pratiques, d’organisations et de techniques leur permettant de répondre à leurs besoins localement, individuellement et directement. Nous parlerons à leur sujet de « capacités autonomes ».

Exemples : connaissance de la biocénose, pratique du bois sculpté, de la poterie, de la vannerie, du tannage, etc.

En se complexifiant, les sociétés purent, en complément des capacités autonomes, élaborer des relations productives sophistiquées (de véritables « agencements systémiques »), sollicitant l’imbrication d’une multiplicité d’êtres, de savoirs, de pratiques, d’outils, de ressources, de techniques, provenant le plus souvent de lieux épars, en vue d’aboutir à des résultats complexes (des « produits d’origine systémique »).

Exemples de réalisations : aqueducs, cathédrales, chaise en plastique, fibre optique, etc.

Détaillons l’exemple de la chaise en plastique : Les designers qui la conçoivent utilisent des outils produits par d’autres. Sa composition nécessite du pétrole – extrait à l’aide de machines, acheminé par des bateaux et des camions, via des réseaux routiers – qui sera raffiné, transformé, moulé, teint et vendu sous forme de chaise. Chaque étape implique le concours de très nombreux travailleurs formés par des structures scolaires, logés dans des bâtiments produits par des entreprises de construction, nourris et vêtus par des industriels de l’alimentation et du textile. Sur leur temps de travail, des garderies et des écoles s’occupent de leurs enfants. Durant leur temps libre, ils consomment des divertissements, ainsi que des drogues légales et/ou illégales leur permettant d’évacuer la pression. Des services médicaux sont prévus pour « réparer » les individus endommagés par cette vie industrieuse. Tous ces échanges devront être fluidifiés par des transferts monétaires assurés par un réseau bancaire, et encadrés par des institutions étatiques assurant un pouvoir structurant ou encore la mise à l’écart des agents pouvant perturber ces chaînes productives.
Mais si la chaîne productive ici décrite peut, en bien des points, être commune à la production de nombreux autres produits, elle reste indispensable, dans sa totalité, à l’obtention de la chaise qui nous intéresse. De surcroît, chaque produit d’origine systémique (machine, fourniture, service, etc.) mobilisé dans cette chaîne, entraîne, pour sa propre production, d’autres agencements systémiques tout aussi vastes, et ainsi de suite. En fin de compte, bien rares sont les humains qui n’auront pas été impliqués dans ce réseau planétaire nécessaire à la production ne serait-ce que d’une seule chaise en plastique.

À l’inverse, une chaise sculptée dans le bois avec des outils locaux, n’impliquera rien de tel.

En ayant franchi le seuil haut des capacités autonomes, les sociétés complexes imposent à leurs membres d’exercer des tâches hyper spécialisées et répétitives au service de vastes agencements systémiques .

Par ailleurs, les agencements systémiques ne pourraient pas tenir sans le soutien d’une structure étatique qui, elle-même, a besoin d’instruments coercitifs – tant physiques que psychiques – pour se maintenir et mener à bien ses fonctions :

  • Écoles et propagandes (diffusion d’un discours unificateur),
  • Contrôles sociaux, polices et armées,
  • Tribunaux, prisons et asiles,

Institutions du conditionnement, de la contrainte et de la peur sans lesquelles la cohésion d’une société densément peuplée et où prévaut l’anonymat, imploserait.

Qui plus est, en raison de leurs étendues, les agencements systémiques ont tendance à dissoudre :

  • Le commanditaire dans une masse de consommateurs sans visage
  • L’exécutant dans une infinité de coproducteurs s’articulant dans un réseau fractal.

Si bien qu’il n’est plus possible de relier clairement un produit final à un garant humain identifiable. Ce détachement entre dégâts potentiels et responsable(s) connu(s), débride les prises de risque.

Exemple : Les multinationales à l’origine de catastrophes sanitaires ou écologiques s’en tirent généralement avec des amendes (le plus souvent anticipées sur le plan comptable), faute de pouvoir désigner avec précision des responsables humains.

Un agencement systémique est de fait si vaste que la responsabilité de ses incidences se voit diluée à la quasi-totalité des membres de la civilisation ou des civilisations auxquelles il est rattaché.
Aujourd’hui, ne subsistant plus qu’une seule civilisation mondiale, ce sont donc presque tous les humains qui se trouvent co-acteurs de tous les agencements systémiques existants et de leurs produits et, donc, coresponsables de leurs incidences.

 

Fabrice Gagnant
publié sur Permatheque.fr en mai 2015

 

Aller plus loin :

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