Nous ne vivrons plus sur la même planète

Interview de Vincent Mignerot, Nous ne vivrons plus jamais sur la même planète, Limite #13, janvier 2019, pp. 68-70. http://revuelimite.fr/vincent-mignerot-nous-ne-vivrons-plus-sur-la-meme-planete

Texte et illustration par Fabrice Gagnant.

Vincent Mignerot pour Limite

Comment en sommes-nous venus à scier la branche sur laquelle nous sommes assis ? Lorsque j’ai commencé, il y a une dizaine d’années, mes recherches en paléoanthropologie pour répondre à cette question, nous étions peu nombreux en France à pousser la critique au-delà de l’ère industrielle. Pour sortir un peu de mon ermitage studieux, Pablo Servigne me suggéra d’entrer en contact avec Vincent Mignerot, un autre « anthropodidacte » lyonnais qui venait de lancer le Comité Adrastia (voir encadré en bas de page). Alors que la perspective de l’effondrement est de plus en plus médiatisée, je lui ai proposé de creuser le sujet dans Limite.

FG : Aujourd’hui, les symptômes de la catastrophe écologique ne manquent pas de greffiers et cet état des lieux est largement partagé, y compris par les plus hauts responsables. Pourtant on continue de nous parler de croissance du PIB, de voyages low cost, d’objets connectés, etc. Pourquoi ce grand écart ?

VM : Nous n’avons pas un problème écologVMique en soi, nous avons un problème existentiel, qui génère un problème écologique. Comme pour toute espèce, c’est notre capacité d’emprise qui nous permet d’extraire des ressources et de l’énergie pour assurer notre existence. Or, chez l’humain cette capacité d’emprise est fulgurante. Aujourd’hui, la mondialisation de nos rivalités impose aux grands acteurs de maintenir leur capacité emprise en tension maximale pour ne pas décrocher et risquer de se faire manger par les autres. Le grand écart entre le constat écologique et les actes subsiste parce que ce problème existentiel sous-jacent demeure.

Notre emprise sur le monde a aussi pour effet de nous rassurer face à l’inéluctabilité de notre mort physique.

Oui, plus nous sommes inquiets, plus nous nous défendons matériellement, y compris parfois à nos dépens. Par exemple, plus nous parlons de la catastrophe écologique, plus nous alimentons une ambiance anxiogène, plus les ventes d’équipements de confort et de sécurité s’envolent (climatiseurs1, 4×42, etc.) et participent à aggraver, par leur production et usages, notre empreinte écologique !3

1 « Quand la clim’ réchauffe le climat », Journal de l’environnement, 15 mai 2018.

2 « L’explosion des ventes des SUV, mauvaise affaire pour le climat », Libération, 11 octobre 2018.

3 Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_pervers ou https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Streisand (démultiplier une incidence en la dénonçant médiatiquement).

Le fait que la thématique de l’effondrement gagne en popularité signifie-t-il que nous sommes plus disposés à faire face au réel ?

Pas nécessairement. Chez l’humain, l’évolution semble avoir principalement retenu les schémas interprétatifs qui tendent à occulter les zones incommodantes de la réalité et à leur substituer des fables. Ces fables permettent aussi de rejeter les causes des problèmes sur des boucs émissaires. C’est peut-être de cette « substitution causale » que naît notre capacité à détruire l’environnement : le coupable est toujours un autre. On trouve tout type d’approche chez ceux qui étudient l’effondrement. Si certains cherchent l’objectivité, d’autres recourent au récit fantasmé et à la substitution causale tels que : « les chasseurs-cueilleurs vivaient en harmonie avec les autres espèces, et l’effondrement écologique est dû à la civilisation en tant que telle ».

Il faut donc sortir des récits fantasmés ?

Oui, car les idéalismes excluent toujours une partie du réel. J’essaie de ramener dans le débat ces réalités occultées, où se trouvent des souffrances que l’on veut pas voir. Par mon travail, j’essaie de dénoncer les promesses intenables, particulièrement dangereuses en période de crise, et mets en lumière les zones de conflits potentiels afin de les désamorcer. Je préfère les diagnostics aux grandes prescriptions unilatérales, les aménagements aux grandes solutions.

Le site anarchoprimitiviste Partage-le.com t’accuse d’être fataliste (adrastia signifie, en grec ancien, « auquel on ne peut échapper ») et même de faire le jeu d’un statu quo profitable au système. Es-tu l’un de ses agents ?

Accepter la fatalité et être fataliste sont pour moi deux choses différentes. Je ne suis pas fataliste, au sens d’abandon passif devant le cours des choses. J’accepte que le cadre de notre évolution soit délimité. J’accepte même l’hypothèse que l’évolution suive une course sur laquelle nous n’aurions que l’illusion de notre influence. Mais ce n’est pas une raison pour être inactif. Pour autant, le monde ne peut pas répondre à tous nos fantasmes et nous impose des limites indépassables avec lesquelles il nous faut composer. La finitude des ressources et les perturbations climatiques à venir en font partie. Voilà pourquoi je préfère l’idée d’aménagement à celle de solution rêvée. Les chasseurs-cueilleurs le comprennent très bien : ils consultent d’abord le réel (notamment via des rituels) avant d’articuler leur existence dans les interstices de ses limites. Parmi ces aménagements, il est important de développer les réseaux de proximité et une certaine forme d’autonomie pour constituer un filet de sécurité, tout en prenant en compte, sur le plan macroscopique, les réalités supplémentaires induites par le système politico-économique, susceptible de tenir plus longtemps qu’on ne le pense. Fantasmer puis chercher à modifier le réel selon nos seules exigences est illusoire. C’est ce que fait l’écologie radicale lorsqu’elle pense que la vie des chasseurs-cueilleurs était meilleure et projette que la destruction de la civilisation permettra de renouer avec ces conditions d’existence vertueuses. Cet idéal peut être souhaitable, mais il occulte le fait qu’historiquement les écosystèmes exploités avec des techniques rudimentaires n’ont accepté que un à six millions d’êtres humains sur la planète, et que la biosphère était alors en bonne santé climatique et peuplée d’une biodiversité foisonnante. Nous ne vivrons plus jamais sur cette planète, et notre démographie approche aujourd’hui les huit milliards. Rappelons que même si nous arrêtons d’émettre le moindre gramme de CO2 dès aujourd’hui, en raison de l’inertie de nos émissions passées et de dérèglements déjà constatés et incontenables, nous risquons le chaos climatique à la fin du siècle, fragilisant grandement notre sécurité alimentaire. Voilà le réel qu’il nous faut aménager.

Que penses-tu de l’option de s’organiser selon un système horizontal et autogéré ?

Sur le plan moral, il est légitime de dire que les grandes inégalités ou les coercitions des puissants sont inacceptables. Toutefois, il est important de noter que les hiérarchies existent dans la nature et sont même structurantes et nécessaires à la complexité, comme le montre la notion de « pyramide écologique ». Indifférentes à la morale ou aux idéologies, ces hiérarchies se développent autour de la capture d’énergie et de ressources. Par exemple, les arbres convertissent l’énergie solaire via la photosynthèse, puis leur matière organique vient nourrir les autres êtres vivants présents dans l’écosystème forestier, jusqu’aux vers, insectes, bactéries, mycélium qui font la richesse des sols. Sans cette capture d’énergie initiale par les arbres, bien moins nombreux que les bactéries et les champignons, le sol ne serait pas aussi riche. Depuis 150 ans, la capture massive d’énergie, en particulier via les hydrocarbures, a permis l’explosion démographique, la complexification des sociétés, l’apparition d’une plus grande diversité sociale, etc. Penser que l’humanité puisse s’organiser sans hiérarchie en prétextant qu’on n’en trouve aucune à l’état sauvage me semble erroné. De plus, l’instauration d’une telle horizontalité me semble bien éphémère. Avec le premier qui parviendra à capter plus d’énergie et de ressources que les autres réapparaîtra une forme de hiérarchie. Notons qu’aujourd’hui les communautés libertaires, fonctionnant sur l’horizontalité, parviennent sans doute à se maintenir parce qu’elles bénéficient des services protecteurs de l’État au sein duquel elles sont implantées.

Mais un humain A et un humain B appartiennent à la même espèce. Est-il raisonnable de les comparer à deux éléments aussi différents qu’un arbre et un mycélium ?

Les analogies sont à manipuler avec prudence, mais la comparaison semble possible car là où l’humanité a repoussé la nature par sa puissance technique, elle l’a remplacée par son propre écosystème. Dans les sociétés complexes, la division des tâches, par exemple, peut être comparée à la diversité des espèces et de leurs activités.

Selon Kropotkine (L’entraide, facteur d’évolution, 1902) ou certains collapsologues (ex : Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Éd. les liens qui libèrent, 2017), l’entraide, primordiale dans l’évolution, pourrait rejaillir chez les humains vivant une situation critique. Est-ce une source d’espoir ?

Aucun être vivant ne peut s’extraire du cadre compétitif au sein duquel, pour survivre, il faut acquérir de l’énergie et des ressources. La rivalité et l’entraide sont d’abord des réponses stratégiques à cette contrainte irréductible, pas des valeurs. Leur mise en œuvre peut favoriser certains humains au détriment d’autres humains ou espèces.  Depuis le 19ème siècle, l’entraide mise en place par le capitalisme, notamment via les échanges de savoirs et de techniques, a grandement concouru à accélérer notre domination et extermination du vivant. L’entraide ne peut être imaginée comme vertu qu’en occultant la capture d’énergie et de ressource. Cette occultation est identique à celle des modèles économiques néo-classiques aveugles aux limites environnementales, avec le résultat que l’on sait. Opposer à l’idéologie capitaliste de la rivalité, qui a corrompu la pensée de Darwin, une autre idéologie qui défendrait l’entraide tout en niant ses impacts destructeurs dans l’évolution produit un résultat doublement faux. Attention donc avant d’idéaliser l’entraide !

Que faire ?

Le constat de la catastrophe en cours ne doit pas être démobilisateur. Nous devons accepter les limites, protéger notre prochain et réinvestir des valeurs fondamentales pour en faire notre boussole. Agir tous azimuts ne définit pas un projet commun de société. La responsabilité, la dignité, la vergogne, la tempérance, le courage me semblent être des valeurs essentielles pour faire société en ce qu’elles dépassent l’immédiateté de l’individu et lui évitent l’apathie, le seul repli intérieur. Défendre ces valeurs, ce n’est pas se déclarer moralement ou écologiquement irréprochable, chose impossible dans un cas comme dans l’autre, mais viser un horizon au-delà de celui du développement de notre espèce qui, lui, touche à son terme.


Post-scriptum : La phrase “Alors que la perspective de l’effondrement, pourtant de mieux en mieux documentée, reste un tabou, [Vincent Mignerot] nous aide à y voir plus clair.”, figurant dans la version imprimée n’est pas de moi. Ici, les éditeurs (sans mauvaise intention) ont modifié mes propos à mon insu. De manière générale, je ne pense pas que la thématique de l’effondrement soit tabou : on en parle ouvertement depuis la bombe atomique et les grands médias ont largement couvert ce sujet avant la revue Limite, même le Premier ministre, Édouard Philippe, en a parlé en compagnie de Nicolas Hulot dans un Facebook Live (été 2018) !


Adrastia : un comité pour faire face à l’effondrement

Adrastia vient du grec ancien adrasteia (« auquel on ne peut échapper »). Adrastée est la nymphe protectrice de Zeus enfant contre le malfaisant Cronos. C’est sous ce double sens que l’association Adrastia entend « préparer le déclin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnête, responsable et digne ». Estimant que, pour des raisons matérielles objectives (raréfaction des ressources), le déclin humain est irrémédiable, l’association Adrastia propose à ceux qui le souhaitent d’anticiper au mieux la dégradation systémique de nos conditions de vie. Son Manifeste s’achève sur cet appel à œuvrer, malgré tout, en faveur de la vie que nous estimons bonne : « Notre monde se meurt d’une promesse non tenue, celle que nous nous sommes faite parce que nous avons eu la vanité de croire que nous pourrions nous substituer à nos dieux et aux principes de l’évolution pour gouverner nos vies. Comme les pires événements ne doivent pas nécessairement engager les pires sentiments, nous pouvons désormais nous réconcilier avec ce qui nous a faits et avec nous-mêmes, afin d’apaiser nos angoisses et vivre au mieux, pour le mieux, aussi longtemps que possible. »

Fil d’actu sur l’effondrement : https://www.reddit.com/r/effondrement/

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